Voyage au coeur de soi | |
Mes carnets de voyage.....Bon je vais enfin me décider à voir les choses telles quelles sont.Tous ces mensonges, ces détournements pour en fait ne pas m’avouer une chose, ce voyage était purement tourné vers moi, je l’ai accompli pour moi, pour me sauver.Alors cette histoire de mémoire, ces projets associatifs toutes ces inventions pour faire croire que ce voyage avait un but.Parce que l’on ne va pas dire aux gens, je suis partie sur la route pour me retrouver face à moi même et me confronter à mes peurs dans le seul but de m’offrir ma liberté. Et tes études alors? et l’argent tu fais comment ? c’est tes parents qui t’aident financièrement ? T’as de la chance toi ! C’est génial ce que tu vis mais pour toi c’est plus facile ! C’était trop culpabilisant, trop égotique de se dire que je m’offrais une tentative de survie gratuitement comme ça. De survie ? Pourtant tout va bien dans ta vie… Je n’avais plus l’envie ni l’énergie de prouver mon ressenti.J’ai toujours du lutter avec ma culpabilité, la culpabilité de m’offrir du bonheur..Trop détachée, trop idéaliste ? Peut être mais surtout trop en souffrance, souffrance d’être ce pantin qui s’agite comme pour ne pas se noyer, lutter pour essayer d’exister..Pourquoi ne nous dit on pas que l’on mérite de vivre, que l’on mérite le bonheur que l’on reçoit, que notre véritable être a une place dans la société ?Je parle de moi, mais je parle aussi de la souffrance des jeunes qui cherchent un espace dans cette société et qui bien souvent finissent par s’oublier de telle ou telle façon. Je parle de ce que je vois, ces adultes qui font la promotion d’un monde qu’ils subissent plus qu’ils ne le créent.Alors, je suis partie vers l’ailleurs car c’était certainement une des choses qui me faisait le plus peur, la solitude, le silence, le rien. J’ai essayé de m’imposer un défi qui bien qu’il me faisait peur, je sentais salutaire. Au début, il y avait pas mal d’incompréhension, les gens sentaient que je vivais le voyage comme quelque chose d’extrêmement douloureux, je pouvais même donner l’impression de subir ce voyage quand je disais : Il faut que je partes… Mais pourquoi il faut ? c’est pas une corvée quand même ? tu en as envie non ?Comment raconter ce qui a motivé mon départ. Raconter son histoire n’est pas chose facile. Il faut un début et une fin…Or l’histoire d’une vie n’est pas figée mais se construit à chaque instant. Comment partager toutes ses émotions, ses souffrances, ses rencontres ? Comment démêlées tout ça pour montrer la logique d’un cheminement motivé par l’inconnu, par un étrange ressenti que dans le bordel se cache une cohérence, un sens plus profond qui dicte chaque jours nos pas, nous poussent à aller de l’avant. C’est ce mystère qui m’a poussé sur la route, je voulais comprendre…comprendre pourquoi j’étais là et où j’allais. Peut être n’y a t’il rien à comprendre mais j’avais besoin de savoir. J’avais une existence qui peut paraître parfaite, je n’étais pas malheureuse, c’est certain : une famille formidable et aimante, beaucoup d’amis, de l’amour, la santé et des conditions de vie plutôt agréables. Bref tous les ingrédients du bonheur que peut nous offrir notre société. Mais une insatisfaction latente me rongeait chaque jour un peu plus. Il manquait à a tout cela un ingrédient difficile à déterminer, un liant qui permettrait d’apprécier tous les autres et de ne plus se contenter de ne pas être malheureuse. Alors, quand cette insatisfaction a atteint son paroxysme et que l’impossibilité de la partager avec les personnes qui m’étaient le plus cheres s’est faite trop douloureuse, j’ai décidé de partir en quête de cet épice sacré qui donne tout son goût à la vie. Je n’ai pas trop réfléchi au départ, c’était devenu une évidence que je refusais encore tellement elle me faisait peur mais mon cœur savait qu’il faudrait tôt ou tard oser entreprendre ce voyage. C’était plus qu’une mission ou qu’un devoir, une nécessité intrinsèque que je ressentais comme vitale. Je voulais enfin oser la vie quitte à risquer la mort. Ce désir n’est pas facile à partager dans la quotidienneté de son existence, et chaque tentative était pour moi douloureuse. Se cogner la tête contre un mur d’incompréhensions une fois de plus, ça n’aide pas beaucoup. En plus chacune de ces tentatives étaient comme une mise à nu, et je ne sais pourquoi dans un monde d’aveugle la nudité est dégradante. J’étais donc face à ce mur de conditionnements d’une société qui ne veut pas voir et préfère taire ses blessures. Il y avait bien une échelle mais avec autant de barreaux à escalader que dans ma prison dorée. Je savais bien que le franchissement de chacun d’eux ébranlerai peu à peu les remparts de mes peurs. Avant même d’avoir commencé l’ascension, l’incertitude de l’issue me donnait déjà des vertiges. C’est comme avant toute chose inconnue quand on y réfléchi ça nous fait flipper. Mais paradoxalement quand on se lance dans l’expérience les peurs et les appréhensions s’évanouissent. Je suis partie Ce n’est pas simple, il faut faire le deuil de ce(ux) qu’on laisse derrière soi. Mon départ impliquait une rupture avec mon milieu familial, avec Julien, avec un environnement que je connaissais bien…bref avec tout ce qui représentait ma vie à ce jour. Néanmoins, j’avais l’intime conviction que je partais à la rencontre de moi même et je me sentais prête à entreprendre ce voyage intérieur. Un pas avait été fait : c’est décider je m’engage dans l’aventure. Mais si la décision est une étape primordiale, elle n’efface pas tout le cortège de doutes et d’appréhensions qui l’enveloppent. Je suis là, dans la clarté à peine naissante d’un jour qui ne veut pas se réveiller, dans la brise fraîche du matin qui me souffle que c’est le moment d’y aller, dans le silence de la ville qui se repose de cette nuit agitée, dans l’odeur matinale encore pleine de légèreté, je goûte à cet instant hors du temps, tous les sens en éveil devant l’aurore de ma vie. Le sifflement du train retentit comme pour me faire prendre conscience que ça y est on est sur la route. Les gens, tout autour de moi, parlent mais je ne les entends pas. Je ne veux pas entendre tout ce brouhaha et ce que cela signifie. Mon corps lui sait et souffre, je ressens de violents pincements au cœur, une boule d’angoisse l’oppresse et l’étouffe. Mon cœur pleure l’éloignement d’avec les gens que j’aime. Le vide tout autour de moi…un voyage sans retour… Trois jours se sont succédés avec cette étrange sensation colorée à la fois de stress et de satisfaction :seule face à mon ressenti je me sens à ma place même si celle ci est plutôt inconfortable. Je suis aux Canaries avec Matthieu, un compagnon de galère, et nous cherchons le port. Aujourd’hui est un grand jour, nous allons à la rencontre du Rara Avis, le voilier sur lequel nous allons embarquer pour trois semaines. Le vent et l’odeur salée de l’océan me murmurent une douce complainte qui m’invite à leur rencontre. J’ai hâte de goûter à la vie en mer. Les présentations avec l’équipage sont chaleureuses mais sobres. Chacun des membres du groupe vaque à ses occupations. Cela fait une bonne semaine qu’ils naviguent ensemble et la vie de bord semble déjà être organisée, chacun semble savoir ce qu’il a à faire sur le bateau. Le départ est prévu pour demain soir ce qui nous laisse le temps de profiter de nos derniers moments à terre pour faire plus ample connaissance. La soirée annonce une belle traversée en perspective. Toute l’équipe à l’air très sympathique, il y a Julien et Aude un couple de jeunes marins, Manue, Samuel et Ghislain des moniteurs de voile, Benoit, Damien, Simon et Olivier de la marine marchande, Manue la cuisinière, David et Janot qui font partis de l’expédition Clipperton, le capitaine Poullon, et les passagers Antoine, Eric, Guy, Christian, et enfin Sonia, Matthieu et moi même. Bref une vingtaine de personnes embarqués sur le même bateau en direction des Antilles. La fête, joyeuse, se termine par un bain de minuit improvisé sur une plage de Las Palmas. Dans l’eau, je retrouve la protection originelle et je savoure avec délice ce moment de suave douceur. Les tempêtes de l’esprit ont laissé place à l’allégresse de l’instant. Sourire à la vie…Aujourd’hui je sais que le paradis n’est pas un lieu mais une façon d’être, un regard, une posture particulière qui vise à apprécier ce que nous offre la vie : Etre là dans les émotions du moment. Emotions neutres de toute coloration idéologique, culturelle, neutres de toutes croyances, de tout préjugés, de tout conditionnements. Je me sens en adéquation avec moi même baignant dans un bien être total. Nous sommes le 09 octobre 2004, il est 22h il fait nuit et c’est sous un feu d’artifice que nous levons l’ancre. Tout le monde s’agite autour de moi tandis que le bateau s’éloigne peu à peu du bord. Les mots me manquent pour exprimer la sensation qui m’emplit, je suis heureuse, une sorte d’excitation générale, contagieuse se répand sur le voilier pourtant contenue dans un calme apparent. Mon for intérieur est en ébullition, je suis enfin prête à oser la grande traversée. C’est très intense parce que ce voyage est symbolique pour moi. En effet, c’est comme si la distance effective, à travers les kilomètres parcourus me permettait de travailler sur la distance symbolique, sur le détachement. C’est une manière pour moi de m’affirmer en tant qu’individualité propre libérée de « toutes détermination sociale trop forte », de toute dépendance affective qui me lie à mes proches. Je suis à un tournant de ma vie et ce feu d’artifice est le feu de la consécration d’une victoire sur mes propres chaînes. Je ressens la fierté de l’enfant qui a eu le courage de se vaincre, d’oser aller jusqu'au bout du défi qu’il s’était fixé. Sur le bateau je plonge souvent dans mes pensées, je pense à ma vie là bas, le rythme lent de ce voyage m’offre le temps de revenir sur ma vie, sur mon passé, sur mes racines. De faire une sorte de bilan. J’ai 21 ans dans un mois et demi et je sens que je suis à l’approche d’un tournant de ma vie. Mon entourage pressent ce que je cherche, notamment mon père qui m’a témoigné son soutien dans cette aventure avant que je partes. Il m’a écrit un mot sur le voyage. Une sorte d’approbation et de reconnaissance de sa part, je ne l’attendais plus, j’avais décidé de partir quoiqu’il en soit. J’avais abandonné l’idée de lui prouver le bien fondé de ce départ, l’arrêt de mes études. Mais ce cadeau m’a rappelé son amour et m’a permit de partir avec plus de force et surtout avec le désir de revenir, grandi. Mes proches, mon pays se sont mes racines et même si je m’en éloigne momentanément je ne veux pas les détruire juste remettre les choses à leurs places. Retrouver l’ordre des choses, ne plus exister par le regard de mes parents ou de mes amis, par le rôle que je joue ici dans mon quotidien, mais redécouvrir ma véritable personnalité, le sens profond que je veux donner à ma vie. La rupture avec julien était nécessaire pour que je vive pleinement les enseignements de ce voyage. Comment ne pas admettre la fatalité de la vie, des choses meurent , les sentiments passent et l’éphémère efface le peu de choses qui restaient encore, une odeur sur la peau, une étincelle dans les yeux, un peu de chaleur au fond du cœur. Mais ce soir dans la pénombre existentielle, dans le désespoir d’une nuit sans étoiles j’essuie une dernière larme celle qui a tué le charme de notre histoire. Comment se résigner à cette fin inéluctable quand on sait que de cette acceptation l’on assassine celui que l’on aime comment ne pas préférer ravaler ces pensées, étouffer ses sentiments…. J’ai décidé de mettre un terme à plus de quatre ans de vie commune non sans mal, je m’en voulais de la souffrance que je générais chez l’autre mais c’était ainsi. La vie, indifférente, elle poursuivait son cours. Malgré cela, j’étais heureuse et convaincue de prendre la bonne décision, je ne vivais pas cette séparation comme une rupture mais comme une continuité, la continuité de ma vie. Parfois la culpabilité reprenait le dessus mais jamais je ne doutais. Pour dire vrai, je la trouvais belle cette rupture, pleine d’enthousiasme et d’amour, de désir de vie et de liberté, de sincérité et de complicité. Pour moi la force du lien qui nous avais unit pendant ces années demeurait vivace. J’avais la sensation que l’Amour qui nous avait relié ne pouvais mourir, qu’il ferait toujours parti de nous, de notre passé et qu’il nourrirai notre futur. Je me sentais forte de ma relation avec julien, prête à accomplir ma vie parce qu’il m’avait offert un peu de la sienne. Alors, par facilité, peut être, je me suis enivrée de rencontres, de fêtes et de sorties pour ne pas me retourner. La douce caresse de la brise fraîche du matin me sort soudain de mes torpeurs, et les yeux perdus dans l’horizon de mon existence, je me délecte de la pureté de ces paysages qui s’offrent à moi. Noyée dans l’immensité de cet univers, je perd peu à peu la notion du temps. C’est comme s’il n’avait plus de prise sur moi, comme s’il avait cessé de s’écouler. Le monde semble s’être immobilisé mais mon esprit encore s’agite et ne cesse d’appréhender la suite des événements. La vie en mer, aussi monotone soit elle, me satisfait pleinement, elle m’offre un instant de répit dans la fureur de notre monde, et l’occasion de me reconnecter à mon propre rythme. Ce retour à la simplicité, aux choses essentielles permet de se rendre compte de la futilité de notre vie en Occident. Pris dans un cercle vicieux de devoirs et d’obligations, enchaîné dans des relations complexes, emprisonné par des sentiments confus, égaré dans un labyrinthe d’émotions perverses construites par une société effrayée par la solitude et guidée par la peur, on a peu l’occasion de se retrouver face à soi même. Aujourd’hui au beau milieu de l’océan, je me trouve complètement perdue, toutes mes habitudes ne me servent ici à rien, je suis seule et j’ai la sensation de devoir tout reconstruire. Se retrouver dans un milieu totalement nouveau nécessite de réapprendre à vivre, de réorganiser sa vie. Et c’est loin d’être évident… La vie est bouleversée en mer, seul rythme notre quotidien les repas et les tâches ménagères, on ne dort pas aux heures habituelles, les relations changent, tout s’organise différemment modifiant notre perception sensorielle, notre rapport au monde. C’est aussi une expérience douloureuse. Mon corps se trouve affecté par ce changement de vie et même si je ne souffre pas du mal de mer, je me sens par moments extrêmement fatiguée et dans l’impossibilité de faire quoi que ce soit ce qui laisse une grande place à la solitude, aux silences et aux riens, aux réflexions et aux songes. La moindre action me demande un effort surhumain. J’ai très envie de m’impliquer plus, mais je n’ose pas encore. La peur de ne pas y arriver me bloque stupidement. Je gagnerai certainement à mettre de côté mon orgueil et à faire preuve d’humilité. C’est idiot mais je préfère presque ne pas essayer quelque chose plutôt que de risquer de ne pas y arriver. Là je suis confrontée à des gens qui savent faire beaucoup de choses manuelles, cela me déstabilise car cela me renvoie l’handicapée manuelle que je suis ou que je crois être. Je ne sais pas me servir de mes mains et de mon corps en général. J’ai toujours eu la sensation que je ne serais jamais douée dans les domaines artistiques pourtant j’ai très envie d’essayer ce serait pour moi un bon moyen de m’exprimer et de libérer certaines émotions. J’ai besoin de trouver un autre moyen d’expression car sur le bateau j’ai du réduire mon débit de paroles par dix, et je me sens souvent très seule. Pour moi qui ai toujours été habituée à être très entourée, à être au centre des groupes, c’est extrêmement difficile de se retrouver dans cette position. Alors j’organise peu à peu mes journées entre des lectures (très peu car j’ai du mal à lire en mer), des cours de voile ou d’espagnol, la participation à la vie de bord, il reste encore énormément de temps pour mon esprit agité et soucieux de se poser sur chacune de mes émotions afin de les décortiquer. Rétrospectivement je me dis heureusement qu’il y avait Antoine. Pourtant généralement quand j’en parle je ne présente pas les choses ainsi. Je me pose plutôt en victime. Mais ici je vais essayer de faire l’effort d’exprimer le plus fidèlement ce qui c’est joué avec lui. Antoine à mon âge, il a l’air étrange mais je ne veux pas me laisser aller à des a priori infondés, alors je parle avec lui de tout et de rien mais surtout de nos vies respectives.Je suis étonnée d’entendre le reste du groupe dire qu’Antoine ne parle jamais. Pour quelqu’un qui ne parle pas, il m’a dès le premier jour livré une grande part de son histoire, le décès de sa mère, son séjour en HP, les relations avec son père… ce jour là, il avait l’air « normal » (je n’aime pas employer ce mot mais je n’en trouve pas d’autre), en souffrance, extrêmement fragile mais capable d’avoir une discussion cohérente alors comme à l’accoutumée je me suis livrée, je lui ai parlé de moi. Ainsi je lui donné un énorme pouvoir sur moi, il était répertorié « maniaco-dépressif », il me faisait penser à ce que j’imagine de la schizophrénie. Parfois, il était le gentil Antoine, puis parfois il devenait le méchant Nicolas. Antoine m’aimait, Nicolas me haïssait. Pendant les dix jours de transat, il était toujours derrière moi, il me suivait partout sauf dans les sanitaires (le seul lieu qui fermait à clé). Je ne savais plus où me réfugier pour être tranquille, au fond il ne me gênait pas tant que ça mais le regard des autres me posait problème.. Je me sentais différente, je n’arrivais pas à me résoudre à l’envoyer balader ou à l’ignorer. Les pires moments c’était la nuit, comme lui était insomniaque, il venait me réveiller régulièrement m’empêchant ainsi de dormir plus de 4 heures par nuit. Je me réveillais avec son visage a moins de vingt centimètre du mien, c’était assez flippant. Certaines nuits, j’étais tellement éreintée que je ne l’entendais même plus m’insulter . Le capitaine réglait ce genre d’incidents a sa façon (sans commentaires). Il n’y avait aucune tensions à bord car finalement tous les agacements se reportaient sur sa personne, bouc émissaire du bateau. Il m’est bien arrivée de craquer quelques fois quand, après avoir tout essayé, je me trouvais seule à bout de nerfs face à une horrible marionnette qui jouait avec moi. L’indifférence, la gentillesse, la colère, la méchanceté, la violence n’ont rien changé, j’aurais voulu l’aider c’est certainement là mon erreur, je ne pouvais rien pour lui, à cette époque je ne pouvais m’y résigner.Il ne me laissait aucun espace, me suivait sur internet, lisait mes mails, mon carnet de route, s’asseyait à côté de moi, me regardait avec son air de merlan frit puis voyant que je m’énervais me disait « il faut que tu me tapes si tu veux que je te laisse tranquille », se mettait à rire quand je me mettais à pleurer, me disait qu’il m’aimait ou me traitait de salope, me cramait avec sa cigarette ou m’écrivais des mots gentils…Il vivait dans son monde, « Cate Winslett viens faire les maîtres du monde avec moi à l’avant du bateau » ou « tu as vu le lapin blanc » ou encore « putain si j’avais un gun, je te buterai ».Avec le recul, je me rend compte que j’avais besoin de lui car en attirant ainsi l’attention sur lui, il m’a forcé à me détourner de moi et à ne pas me retrouver directement et violemment seule face au néant que je ressentais souvent sur le bateau. Pourtant je n’en pouvais plusNéanmoins, il m’arrivait parfois de me retrouver sans Antoine, ces rares moments j’en profitais pour faire le quart de onze heures du soir à deux heures du matin. J’aimais ce quart là, car le calme de la nuit m’apaisait et puis pratiquement tout le monde dormait à cette heure ci. Je me mettais à l’arrière du bateau sur les moteurs avec l’accordéon de Sam et essayait chaque soir d’apprendre un peu plus de la valse triste. Il m’arrivait aussi de barrer en compagnie de David et Julien, on écoutait de la musique et on buvait du thé, on parlait peu mais j’étais bien, j’aimais profondément ces instants. Je sentais une complicité se créer avec David. David c’est le charpentier de l’expédition Clipperton, il s’est retrouvé sur ce voilier par un enchaînement de merveilleuses rencontres, alors il s’est lancé dans l’aventure. C’est aussi un voyageur amoureux en quête de l’épice…. La première fois que je l’ai vu , il m’a impressionné, son regard était si brillant qu’il m’a charmé. J’étais certaine que ce serait une personne importante pour moi. Le jour de son anniversaire, j’avais envie de lui témoigner mon affection, je voulais lui offrir un truc personnel. Alors, j’ai passé l’après midi à réfléchir à ce que je pouvais faire, j’ai finalement fais un petit dessin accompagné d’un mot en espagnol. Je n’osais pas, je me sentais ridicule avec ce petit truc de rien du tout. Je lui ai quand même donné, il a eu la discrétion de ne pas le lire devant moi. J’étais sincèrement émue car je lui livrais mon ressenti. Le fait que lui soit allemand changeait un peu la donne, on parlait peu, je laissais beaucoup plus de place à l’incertitude des significations des mots, j’acceptais de moins contrôler. Ce soir là, les garçons ont joué de la musique Sam à l’accordéon, Julien à la guitare et David au djembé. Je les regardais jouer, la musique me transportait au plus profond de mes rêves, j’étais heureuse d’être là. Au bout d’une douzaine de jours sur le bateau on commençait à distinguer au loin comme une montagne verdâtre qui sortait des profondeurs : La Dominique. Quelle impression étrange que de retrouver la terre ferme. Je m’imagine l’exaltation des premiers navigateurs qui au terme de mois de voyage après avoir braver tous les dangers et dépasser leurs peurs, ont vus se dessiner la terre. C’est dans la clarté du levé de soleil que nous arrivons donc à Roseau la petite capitale de la Dominique. C’est une petite bourgade sympathique au rythme tranquille. De la musique afro s’échappe des maisons aux façades colorées et nous plonge directement dans une ambiance caribéenne. Ici la majorité de la population est noire et parle une sorte de créole anglais. De grosses mamas vendent au coin des ruelles des fruits et épices exotiques. Bien qu’il soit encore tôt la ville semble déjà s’agiter le marché au poisson est en pleine effervescence et quelques guides et taxis qui nous ont vus débarquer se ruent sur nous. Une partie du groupe décide d’aller aux chutes de Middleham Falls, je me joins à eux. Notre guide Magloire n’a pas eu de mal à se défaire de ses concurrents, il est guide officiel et à l’air d’avoir l’habitude des touristes. Le taxi s’engouffre sur les routes sinueuses de cette magnifique île. Depuis mon enfance dont je ne garde aucun souvenir, c’est la première fois que je me trouve plongée dans l’exubérance de la forêt tropicale. Après une marche de moins de vingt minutes, nous arrivons. La forêt dense et protectrice comme un ventre maternel enserre une cascade majestueuse qui se jette dans une piscine naturelle. De là, s’écoule une rivière scintillante aux reflets d’un vert turquoise très clair. De grosses pierres tout autour, nous permettent de surplomber la rivière et d’avoir une vue magnifique. Je ne peux résister à l’envie de me baigner. Tandis que les autres restent à contempler le paysage, je m’empresse au bord de l’eau. Je me suis toujours amusée des gens qui disent faire corps avec la nature, tout cela me paraissait si faux. Pourtant aujourd’hui, il en est tout autrement, je me sens proche d’elle. J’ai la sensation qu’elle joue avec moi Le mouvement de va et vient de l’eau, me conduit vers une sorte de transe, je ris. Le rythme semble s’accélérer, elle ne me laisse pas une seconde de répit, elle me secoue sans cesse parfois avec vigueur. Choisit, mouille toi mais ne fais pas les choses a moitié c’est ce que me disait la rivière. Si tu viens me voir fais comme moi écoule toi sans cesse, ne stoppe jamais le mouvement. Je suis bien, je lève les bras au ciel pour bénir la vie et ses merveilles. Je commence à me laisser aller au sentir, aux plaisirs. Sur le chemin du retour, je suis souvent seule. Avec David on parle peu ça me fait du bien, je laisse plus de place aux sourires, aux regards, … Finalement, le fait qu’il soit étranger m’aide à lâcher prise, à me détacher des mots puisque bien souvent je ne suis pas sûre de la signification profonde de ce qu’il dit. Je commence même à apprécier le silence et à me sentir bien avec lui . Je me rends compte que bien souvent il est plus puissant que les mots. Cette journée a été une révélation et m’a permit d’entrebâiller la porte d’entrée sur un monde, le monde des sens, que j’avais depuis bien longtemps refermé. La transatlantique prend fin, après cette journée en Dominique, nous arrivons en Martinique. On va enfin pouvoir descendre du bateau !!! Quel bonheur de revoir la terre !!! J’imagine que je vais enfin pouvoir me libérer d’Antoine. Mais ne vendons pas la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Lorsque l’annexe nous dépose, David et moi, sur le sol martiniquais Antoine est derrière nous, peut importe nous continuons notre chemin faussement indifférents à sa présence. Je pars téléphoner à ma mère. Elle m’apprend abruptement que ma tante Geneviève s’est suicidée le 13 octobre. Sur le coup, je suis effondrée, je craque, et l’autre abruti derrière moi qui rit de me voir pleurer. Toute l’accumulation de ces derniers jours, là c’est trop, je n’ai plus de forces. Je ressens beaucoup d’amour pour elle. Je prie pour elle, j’ai envie de lui dire que je l’aime. Son geste me renvoie à la dureté de la vie. Je suis touchée, ça me fait mal au cœur de me dire que certaines personnes sont tellement en souffrance qu’elles en arrivent à un tel acte. Je ressens une grande injustice, je me demande pourquoi la vie est si douce avec moi quand elle peut être si âpre avec d’autres. J’ai envie de lui offrir un peu de moi en lui dédiant mon voyage et toutes les joies intenses qu’il me procure. Paix à ton âme Geneviève, que la beauté de ton cœur continue de nourrir la vie par delà la mort. Sache qu’à travers mon errance, je cherche à rendre hommage à la vie, aux personnes qui se cherchent, aux être les plus fragiles, à ceux qui s’en vont et à toi en particulier. J’ai été marqué par ton extrême sensibilité, ton souvenir restera gravé en moi. L’après midi se passe tant bien que mal, le fait d’avoir longuement parlé avec ma mère m’a fait énormément de bien. J’ai envie de crier à tous les gens que j’aime combien je les aime et surtout combien je suis heureuse. Loin d’eux, je commence à me trouver, j’aimerais qu’ils me connaissent aussi. Tous ces évènements me font beaucoup évoluer. Comme dirais David, il faut trouver le cadeau caché dans les évènements douloureux, je pense le pressentir. En tout cas merci à toi, Geneviève pour me l’avoir offert ainsi. Après quelques jours de repos aux anses d’Arlet sur le bateau, je décide de me lancer toute seule à l’assaut de la Martinique dont je ne connais rien. David voulait partir seul de son côté, je n’avais pas d’autres choix que de partir seule du mien. J’avais repéré sur la carte une cascade et je m’étais donc décidé à aller là bas. Ma rencontre avec l’eau en Dominique m’avait laissé des séquelles. Je suis descendue de l’autobus et ai marché jusqu’à la cascade qui se trouvait un peu plus loin. Je fus un peu déçue, cette cascade était un simple filet d’eau et n’avait rien de comparable avec Middlehamfalls. Tout était aménagé pour le touriste, table de pique nique, bassins d’eau,…Je ne trouvais aucune âme particulière à ce lieu mais me décidais quand même à poursuivre le long d’un sentier boueux sur lequel il était fortement recommandé sur un écriteau de ne pas s’aventurer. Pour la trouillarde que je suis, il est surprenant que je m’y enfonça mais je le fis sans trop réfléchir. Mon esprit s’agitait beaucoup dans ma tête, parler sans cesse comme pour se rassurer. C’était finalement une des première fois où je me retrouvais seule dans la nature. Et quelle nature, exubérante, démesurée, les arbres étaient immenses, les fleurs majestueuses, et cette odeur de terre qui transpire tant il fait chaud ajouté à la moisissure des feuilles mortes donnait à l’air la sensation d’une présence étrange. La nature semblait vivre. Elle réveillait en moi des mémoires, celles du temps où, bébé, j’habitais en Guadeloupe. Oui je connaissais cet endroit, cette nature, ces paysages m’était familiers, je les avais déjà goûté. Je ne m’en souvenais pas mais mon corps lui s’en souvenait. Un petit espace était dégagé au milieu de cette luxuriance. Je décidais de m’y arrêter . je ne devais pas être très loin de la route car j’entendais au loin, derrière le chant des oiseaux, le bruit des voitures. Finalement, celui ci me rassurait. Il était comme la rambarde à laquelle je m’accrochais comme se tient l’enfant qui apprend à marcher. Il était pour moi ma sécurité dans mon apprentissage de la nature. Je pourrais certainement la lâcher plus tard, mais pour le moment j’étais trop fébrile. Je me suis mise à prier. Je crois que je parlais à haute voix. Je devais sûrement remercier la vie pour ses cadeaux et demander à la forêt de m’enseigner ses secrets. Dans mon assise immobile, j’ai senti qu’elle me répondait, elle m’enveloppait, mes peurs se sont évanouit, mes bavardages mentaux se sont tus. J’avais retrouvé un instant l’unité originelle et la sécurité première. Je me suis levée en silence, j’ai salué les arbres environnants et comme pour ne pas troubler le calme solennel je suis repartie sur la pointe des pieds, le cœur léger et plein d’amour pour la vie. Le soir je n’ai pas pu m’empêcher de raconter ma journée à david, j’étais comme une enfant si fière d’avoir réussi, de m’être débrouillée seule, d’avoir trouvé en moi la force et l’énergie pour entreprendre quelque chose qui me paraissait extraordinaire. Partir seule faire du stop sans savoir où j’allais sans savoir si quelqu’un me prendrait avant la nuit cela paraît être rien mais pour moi c’était déjà beaucoup. La grâce de dieu avait plané sur moi, je me suis sentie protégée par une force invisible. Quelle démesure mais j’étais heureuse ! le lendemain il était convenu que l’on parte ensemble avec David . on avait décidé de retourner là bas, au petit village près de la cascade où j’avais fais halte l’après midi et avais rencontré un rasta artisan sympathique. Avant de prendre l’autobus de la route de la trace, nous sommes allés boire un coup au bar à jus traditionnel de Fort de France. Je fais la queue pour commander mais il y a derrière moi un énergumène qui s’agite dans tous les sens. il hèle les passants, imite les comportement d’un tel, fait toutes sortes de pitreries. On ne voit que lui dans la salle. J’avoue que ma première réaction fut de la méfiance, mais elle s’est très vite effacée pour laisser place à de la curiosité. Il était plutôt marrant et semblait connaître tout le monde! on aurait dit un rasta avec son cheche bordeaux qui laissait dépasser quelques dreadlocks, un pèlerin avec son bâton sculpté, un mendiant, un fou…Que sais je encore ? Il m’est apparu bien mystérieux mais sympathique. Il s’est approché de notre table et nous avons commencé à discuter, il était très érudit. Il nous a finalement invité à déjeuner avec lui au chinois d’en face. Là il a parlé , parlé, … il semblait intarissable. Il s’arrêtait toujours pour saluer quelqu’un. Il était bien difficile d’en placer une. On aurait dit qu’il passait ses journées ainsi à jouer, à mimer des personnages, à faire le clown, à provoquer gentiment les gens, à pointer du doigt le ridicule, et à rire du dérisoire. La vie semblait être un jeu pour lui, souvent on aurait dit un enfant qui cherchait à agacer, ou a pousser dans leurs retranchements tout un chacun. Il nous a invité à dormir chez lui. Nous étions enchanté quel honneur. Je ne savais rien de cet homme mais il me plaisait. La soir alors que nous cherchions la demeure de Pierre (c’est ainsi qu’il s’appelait), nous fumes surpris par la nuit qui tombe très tôt en Martinique. Nous n’étions certainement pas loin de sa maison mais il était tard et nous avons finalement décidés de nous arrêter dans un champ en haut du morne, sur une grande pierre plate et majestueuse qui nous servit de lit. J’étais heureuse d’être seule avec David. J’avais la sensation d’être privilégiée, de vivre une histoire hors du temps. Nous n’échangions que très peu de mots ce qui évitait de souiller les instants que nous partagions. Je l’ai laissé prendre les rennes de la relation, j’ai lâché prise. Il n’y avait pas de fougue, pas de passion impatiente dans nos échanges mais une tendresse calme. Ce n’est que le lendemain que nous avons enfin trouver, après nous être fait agressé par un chien (ma hantise mais je vous en dirait plus par la suite), la maison de Pierre. Il habite tout en haut du Morne, il faut marcher un petit peu avant d’arriver chez lui. On dirait une arche de Noé, il y a quatre chiens, des biquettes, un bouc, un nombre incroyable de pigeons, des poules… la maison est très précaire, le sol n’est que terre battue, une toiture de tôle protège de la pluie.. A l’intérieur pour simple mobilier une table et un matelas, le nécessaire de cuisine et un bric à brac de choses récupérées ça et là… Ici on vit dehors, il n’y a pas d’eau courante pas plus que d’électricité, on se lave dans la mare ou avec l’eau de pluie récupérée et on s’éclaire à la bougie. Pourtant l’endroit est splendide et si on s’approche de l’énorme manguier, on peut voir la mer. Pierre nous propose un petit coin de prairie pour poser la tente. Les deux journées que nous allons passer ici, ne serons qu’un avant goût du paradis sur terre. David nous enseigne comment lancer un lasso quant à Pierre le nom des plantes et des fruits. J’aime beaucoup ce personnage pourtant il n’arrête pas de me chambrer, il cherche sans cesse à me pousser dans mes retranchements. David est compatissant. Je ne me sens pas agressée par ces gentilles attaques et choisis de les prendre comme une préparation à mon futur voyage. Finalement je règle cela lors d’une partie de domino où je ne fais qu’une bouchée de lui. Même s’il a du mal à ravaler sa fierté, je vois bien dans ses yeux l’affection qu’il me porte. Le lendemain matin, Pierre vient nous réveiller en nous apportant le déjeuner au lit, des pâtisseries traditionnelles de Martinique et un bon café. Rien de tel pour commencer la journée. Du haut de notre morne, nous voyons le Rara revenir mouiller aux Anses d’Arlet, c’est déjà l’heure des aux revoirs. Après une belle embrassade pleine de complicité, nous redescendons jusqu’à Grande Anse le long d’un sentier. J’ai décidé de quitter le bateau, Sam à l’accordéon nous joue quelques morceaux en attendant que l’ondée se calme et que le temps nous permette de débarquer. Sonia semble très émue, pour ma part je suis heureuse, l’incertitude et la sensation de liberté recommence à souffler en moi, David est monté à la hune pour me souhaiter bon voyage. Les deux semaines qui vont suivre seront marquées par la nostalgie, je vais rester une semaine en Dominique, la perle des Caraïbes où je vais faire de splendides balades, les paysage et les gens sont extraordinaires, pourtant mon esprit est ailleurs. Puis je vais me reposer une semaine chez ma tante en Guadeloupe, l’occasion de se retrouver en famille et d’exprimer les douleurs du suicide de sa sœur mais pareil j’ai du mal à être présente. Sur le chemin je rencontre toujours des gens formidables avec lesquels j’échange sur leur culture, des gens qui me donnent un peu d’eux et m’aident dans mon voyage. Beaucoup de sourires, de partage qui n’ont pas de nom mais qui se sont inscrits dans mon cœurJ’ai envie de repartir, je veux du mouvement. Je n’ai qu’une idée en tête rejoindre l’Amérique latine. Je décide d’aller à la marina de Fort de France à tout hasard, il y aura peut être un bateau en partance. J’essuie un échec avec déception. Heureusement la rencontre avec une sorte de père Noël voyageur me redonne l’espoir. Je retourne une deuxième fois à la marina, il paraît que la persévérance paie! Effectivement cette fois ci je suis plus que chanceuse. Alors que tout le monde me répète que ce n’est pas la saison, que les bateaux ne sortent pas, je trouve une annonce : un skipper cherche un équipier pour un convoyage Guadeloupe Cuba départ aujourd’hui ou demain. Cette annonce est pour moi j’en suis sûre. J’appelle sur le champ. RDV ponton 10, j’arrive tout de suite. Le skipper Benoît à l’air plutôt sympathique une trentaine d’année, il a l’air sérieux et très professionnel. On fixe le départ à demain matin, c’est parfait pour moi. C’est d’ailleurs même plus que parfait, je suis nourrit et on me paye mon billet d’avion pour poursuivre mon périple vers le Mexique. Je suis ravie, je n’ai pas douté un instant, tout s’est enchaîné si naturellement. C’est au delà de toutes mes espérances, mieux que tout ce que j’aurais pu imaginer. MERCI je sais que je suis aidée, je me demande pourquoi autant de gens me soutiennent je suis vraiment comblée il n’y a pas de mots pour exprimer toute l’énergie qui me submerge. L’impression de faire partie du tout et d’être accompagnée voire portée par ce tourbillon de vie, cette force incroyable . Départ pour saint martin un jour et demi de navigation durant lesquels je suis malade. Ah les joies de la navigation !!! On arrive enfin à Saint Martin… que le temps peut paraître long sur un bateau quand on se sent mal. Saint Martin n’a pour moi rien d’attrayant, Marigot la ville du côté français n’est pas aussi terrible que je l’imaginais. La population est majoritairement blanche et beaucoup parlent en anglais. Ca reste quand même très superficiel et assez friqué comme pays. Pourtant on devra rester plus longtemps que prévu car on a des problèmes avec le bateau. Je suis dans le même état que le bateau c’est à dire bien fatiguée.. Faut dire que depuis le départ j’ai pas mal été éprouvée moralement et physiquement. J’ai du mal à me régénérer complètement. Depuis mon infection urinaire mal soignée j’ai du retard dans mes règles et suis souvent affaiblie par des douleurs de reins et d’ovaires. Aujourd’hui c’est mon anniversaire, je le passerai seule à errer dans Marigot, un petit brin de mélancolie mais une grande satisfaction. C’est agréable d’être incognito. A chaque fois qu’il y a des ralentissements ou des moments où je suis un peu trop seule dans le voyage, je perds énormément d’énergie. J’ai du mal à me laisser complètement aller, à lâcher totalement prise. J’ai la fâcheuse tendance de vouloir tout contrôler. Or en voyage c’est impossible. J’ai des conditionnements occidentaux et un certain mal être qui font que j’ai toujours tendance à courir après quelque chose. Au lieu de vivre tout simplement l’instant présent, je gamberge dans tous les sens pour essayer de fuir la réalité écrasante. Je tue le temps comme je peux., j’aide Benoît sur le bateau et erre dans la ville. Un jour, je décide de grimper à pied au Pic paradis le sommet de l’île à peut être 400m d’altitude, il paraît que c’est dangereux, je ne vois pas pourquoi. Néanmoins je ne suis pas très apaisée sur le chemin, la route qui monte au point de vue longe d’immenses villas, des chiens de garde peu rassurants grondent et aboient sur mon passage. J’avoue que j’ai très peur, depuis mon enfance j’ai la hantise des chiens. De plus, l’attaque récente en Martinique, bien que finalement sans conséquences, m’incite à abandonner. A cet instant, je crois apercevoir au loin un berger allemand, sans réfléchir j’escalade dans un arbre. La peur donne des ailes heureusement. Je reste là un moment à dessiner, trop peur de descendre. Au bout de quelques minutes, le chien renifle le tronc d’arbre. Deux personnes derrière sont intrigués. Ce sont des gendarmes, je les hèle en leur expliquant que j’ai peur de leur chien. Ils ont l’air bien surpris de me voir perchée tout là haut. Une fois descendu, ils me disent qu’ils font leur ronde et que aujourd’hui il n’y a pas de risques. Ou suis je ? une fois en haut on surplombe toute l’île, je profite en finissant mon dessin, mais ça n’a vraiment rien d’extraordinaire. Je décide de redescendre en stop m’évitant ainsi les frayeurs de l’aller. Pour le moment les chiens me font beaucoup plus peurs que les hommes. Normalement on devrait pouvoir repartir demain matin, après un petit resto, je vais me coucher. La nuit je fais un cauchemar horrible qui me réveille en sursaut : « Je suis dans le bateau je dors quand tout à coup je suis réveillée par trois grands oiseaux noirs, d’un noir brillant. On dirait des corbeaux. Ils obstruent les trois fenêtres qui pourraient me permettre de m’enfuir. Ils sont majestueux mais ont un regard à glacer le sang. Je sens dans leurs yeux comme une menace ils ne sont pas là en amis . Un mauvais présage. L’heure est grave, ils ont quelque chose à me dire je le sens mais je ne comprends pas quoi. J’ai peur c’est Antonio le gars du bar il m’a jeté un sort c’est lui qui les a envoyé à moi pour me bloquer dans ce bateau. Je panique que va t’il m’arriver ? je me réveille en sueur… Le lendemain on ne pourra pas repartir, des complications sur le voilier nous bloquent ici quelques jours de plus. Quel était donc ce rêve ? Il parlait de mes peurs ! Ma santé se détériore encore, je suis extrêmement fatiguée, une fatigue sans âge. Je passe ma journée entre le médecin, le laboratoire d’analyse,…. la peur d’être enceinte est balayée, ainsi que celle d’une infection grave. Le soir on a une grande discussion avec Benoît, on aborde la religion, la politique, l’amour, les valeurs,.. on est très différents. Après coup, je ressens que j’ai trop parlé, je me suis trop livrée et de façon maladroite en plus. On ne pouvait pas se comprendre j’aurais dû l’accepter. Le langage altère et réduit le ressenti, c’est si rare de rencontrer des gens qui parlent le même langage que soi. D’ailleurs avec ceux là il n’y a pas besoin de parler.
Finalement cette discussion n’a eu que pour conséquence de semer le doute dans mon esprit déjà bien embrumé : « qu’est ce que l’amour ? est ce que je sais aimer ? certainement que ces questionnements ne sont pas à l’ordre du jour et je ferais mieux de vivre ce qui se présente ici et maintenant. Car effectivement quand je suis à ma place la question meurt et ne me tourmente pas. Le plus dur est de conserver cet état d’accord avec soi même, d’amour face à la vie. Mon esprit a vite fait de s’égarer , le doute m’envahit, mes pensées me perdent dans un labyrinthe de questions sans réponses comment alors s’échapper ? retrouver le sentier de sa vie et poursuivre paisiblement son errance ? comme dirait Don Juan on a pas le temps de se perdre dans le non Etre, dans l’intellect, pas le temps de se laisser détourner par des pensées de la soi disant rationalité, pensées, a priori qui sont autant d’obstacles à la liberté . Pas le temps pour l’orgueil pour la haine la vengeance ou la peur. La mort nous guette elle est derrière chacun de nos actes. Oser être ici en harmonie totale avec son ressenti, oser sa folie pas le temps pour la honte, pour la peur du ridicule, se libérer des concepts, se détacher du jugement. Aimer aller de l’avant marcher rendre grâce offrir recevoir voilà l’essentiel retrouver la simplicité la beauté et le bonheur des choses simples, l’humilité et la joie. Aujourd’hui tout cela m’apparaît limpide et d’une évidence à |
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